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Les enfants des rues en IRAN

Un reportage de Sophie Hadad

sophiehadad@yahoo.fr

3octobre 2004

Deux millions.

Ils sont deux millions d’enfants à vivre dans les rues, au hasard des rencontres, au hasard des violences, deux millions sur les soixante dix millions d’habitants que compte l’Iran aujourd’hui. Un pays où, au milieu du chaos, au milieu des luttes, entre bouleversements politiques et conflits sociaux, le règne de la pauvreté est seul celui qui dure et qui n’est pas remis en cause. Ancré, croissant, implacable. Ici, pas d’état intermédiaire, et c’est un gouffre qui s’agrandit de jour en jour, qui sépare les plus riches des plus pauvres. Et les plus fragiles des autres.

Parmi eux, les enfants. Des chiffres récents du Ministère de la Santé démontrent qu’un enfant iranien sur neuf est sous la norme de la courbe de poids et souffre de malnutrition. Ce qui signifie que 11% des enfants d’Iran ne mangent pas à leur faim. Dans le sud-ouest, les chiffres montent jusqu’à 26%.

A l’origine, une économie fragile, un pays ruiné. La plupart des paysans sont obligés de quitter leurs terres pour chercher du travail en ville et nourrir leur famille. A l’arrivée, ceux, majoritaires, qui n’auront rien trouvé iront s’entasser dans les bidonvilles, qui ne cessent de croître de jour en jour aux abords des zones urbaines. Et enverront leurs enfants se joindre à la file sans fin des petits mendiants des rues. 

Dans la capitale comme ailleurs, ils vivent dans une constante atmosphère de survie. Mendiants, cireurs de chaussures, vendeurs de chewing-gums… et la plupart du temps, premières victimes de la violence, inouïe, qui règne dans les villes. Trafic d’organes, agressions sexuelles, verbales, physiques : rien ne leur est épargné mais aucune loi ne prend leur défense. Livrés à eux-mêmes, ils vivent dans une peur permanente et n’osent pas porter plainte dans cette société qui tourne un dos hypocrite à leur souffrance. Plus grave encore, si rien n’est fait pour leur venir en aide, c’est parce que de nombreux hauts responsables du pays sont impliqués dans ce trafic.

L’agence de presse « INAZ » de Téhéran, écrit ainsi : « ces enfants des rues, avec leurs vêtements sales et déchirés, leurs visages fatigués et déprimés, ornés de cernes profondes représentant leur expérience des violences vécues, avec leurs corps affaiblis et amaigris, courent ici et là, dans les boulevards, leurs pieds nus martelant le sol tantôt brûlant, tantôt glacé, pour mendier un peu d’argent au conducteurs, ou bien vendre désespérément leur marchandise jusqu’à les supplier d’acheter… »

 « INAZ » continue : « les enfants victimes de la pauvreté, la majorité étant orphelins, sont considérés comme de la marchandise par des voyous qui font du marchandage de ces pauvres d’enfants leur fond de commerce. »  Regroupés dans des locaux insalubres pour dormir le soir, dés l’aube ils sont envoyés quadriller les différents quartiers pour mendier, et rapporter ensuite l’argent à celui qui les « héberge ». Celui-là même qui régulièrement les tabasse afin d’entretenir une peur permanente.

Mais la pauvreté n’est pas seule à l’origine de ce phénomène : plus de 60% des enfants des rues sont nés de familles dont les parents sont drogués… d’une drogue essentiellement produite par le régime iranien. Le divorce, les maladies, les problèmes psychiatriques en constante augmentation, engendrent chacun à leur tour, leur lot d’enfants abandonnés.

Plus que tous autres exposés à ces fléaux qu’ils subissent, et que sont la drogue, l’alcool, le vol ou la mort, la violence est pour eux un mode de survie face à l’enfer de leur quotidien.

Quant aux jeunes filles, forcées de se prostituer dans les rues, leur position est encore plus déplorable que celle des garçons. Un journaliste de « INAZ » ajoute que l’on peut voir des filles de dix à treize ans dans les rues, couvertes de bleus et de marques de coups sur leur corps. On ne peut voir dans leurs yeux le bonheur de l’enfance, ce trésor qu’on leur a refusé,  et leurs traits sont vieillis par leur expérience de la vie. Dans leurs yeux se lit, seul, l’envie de mourir, ou du moins de se venger.

Ces enfants sont si nombreux dans les rues qu’ils font maintenant comme partie de son paysage, et le peuple Iranien, peu à peu, est devenu insensible à ces ombres qui y traînent jour et nuit. Il est en train de se détruire en oubliant le sens d’être humain. Dans les faits, chacun subit un quotidien déjà tellement rempli de misère, de pressions et d’aberrations de toutes sortes (pour manger à leur faim, beaucoup sont obligés de cumuler trois voire quatre emplois simultanés !), qu’il est logique qu’on ne pense plus d’abord qu’à sa propre survie.

Riche pourtant, riche de pétrole, riche d’histoire, riche de culture et riche de solidarité, l’Iran ne se donne pas la peine d’offrir une vie décente à sa jeunesse.

Un climat dont le régime des ayatollahs profite, coupable qu’il est d’actes barbares et de crimes impunis commis sur son propre peuple. Coupable qu’il est, d’avoir volé la confiance et l’espoir dans une vie meilleure qu’a porté en lui ce pays malheureux.

Sans doute il en profite, quand il ne l’entretient pas lui-même, pour garder un pouvoir que personne n’a ni le temps, ni la force de contester.